Nourrir sans détruire : mon intervention au YAAC Talk n°5
Le 26 septembre 2026, j’ai pris part comme panéliste au cinquième YAAC Talk, organisé par la Youth Alliance for Agroecology and Climate (YAAC), que j’ai cofondée et que je préside au Bénin et au Sénégal. Le thème : « Nourrir sans détruire : l’agroécologie face au triple défi africain — climat, sols et souveraineté alimentaire ».
J’y ai débattu avec Dr Tatiana Krasova Wade, chargée de projet scientifique à l’IRD (UMR Eco&Sol, Laboratoire commun de microbiologie, Dakar). Je la connais depuis 2019 : elle a été pour moi une mentore et une accompagnatrice, et c’était un vrai plaisir de partager ce panel avec elle, sur des questions qui sont au cœur de son expertise. Les échanges étaient modérés par Donan Ahouangnimon, membre de YAAC.
Voici les idées que j’ai défendues pendant ce débat.
L’agroécologie n’est pas seulement une absence de chimie
Réduire l’agroécologie à « produire sans engrais chimiques » passe à côté de l’essentiel. C’est un ensemble de techniques et de méthodes : diversification des cultures, intégration de l’élevage, synergies entre les composantes du système, recyclage de la biomasse, agroforesterie. La FAO en a d’ailleurs formalisé les grands éléments.
Oui, elle peut nourrir l’Afrique, à condition d’être honnête sur la transition
Quand on quitte un système conventionnel tourné vers le seul volume de production, on entre dans un système qui doit à la fois produire, protéger la santé des consommateurs, préserver la fertilité des sols et l’environnement. Il faut avoir l’honnêteté de le dire : la transition s’accompagne d’une baisse de rendement pendant deux à trois ans, de l’ordre de 5 à 8 % et parfois jusqu’à 25 % selon le système de culture. Ensuite, la production se stabilise et peut repartir à la hausse.
C’est précisément cette période que beaucoup de dirigeants, concentrés sur la sécurité alimentaire immédiate de leur pays, hésitent à assumer. D’où l’enjeu d’une intensification agroécologique soutenue par des décisions politiques et des financements à la hauteur. Au Sénégal, des cadres d’échange entre décideurs, organisations de la société civile et chercheurs ont déjà ouvert cette voie.
Le premier problème n’est pas toujours la production
En Afrique, une part considérable de ce qui est récolté se perd entre le champ et le marché. Notre insécurité alimentaire est d’abord liée à la conservation et au transport des denrées, pas seulement aux volumes produits. Penser le système alimentaire dans son ensemble, c’est aussi s’attaquer à ces pertes.
Et la question n’est pas seulement de produire plus, mais de produire autrement : la qualité nutritionnelle des aliments et les résidus de pesticides ont un impact direct sur la santé de ceux qui les consomment.
Allier savoirs paysans et recherche scientifique
L’agroécologie s’enracine dans l’agriculture que pratiquaient nos parents, qui nourrissaient leurs sols en recyclant la matière organique. Mais ces savoirs, éprouvés pendant des siècles, se heurtent aujourd’hui à un climat qui a changé. Il faut donc les mettre à niveau.
Je plaide pour la co-conception des projets de recherche avec les paysans. Ils font de la recherche, eux aussi : avant de transmettre une pratique, ils l’ont expérimentée pendant des années. Le rôle des chercheurs est de travailler avec eux pour valider, standardiser et diffuser ces savoirs selon les contextes pédoclimatiques de chaque pays. La microbiologie du sol, mon domaine, y a toute sa place : le sol est vivant, et ses micro-organismes contribuent directement à la nutrition des plantes.
Mais rien n’avancera sans les bailleurs de fonds, impliqués dès la conception des projets, ni sans un cadre politique qui rende ce système de production possible.
Les freins : l’argent qui n’arrive pas jusqu’aux producteurs
Les engagements financiers en faveur des systèmes alimentaires africains restent très loin des besoins estimés, et les fonds atteignent rarement les petits producteurs, qui font pourtant l’essentiel de l’agriculture du continent. Se pose alors une question de responsabilité : qui suit la réalisation des promesses ?
J’ai défendu trois leviers concrets :
- des fonds de compensation pour les agriculteurs qui assument la baisse de rendement de la transition, en reconnaissance de leur contribution à la séquestration du carbone et à la préservation de l’environnement ;
- des subventions qui ne soient plus orientées presque exclusivement vers les intrants industriels ;
- l’engagement du secteur privé dans la production locale de biofertilisants et de biopesticides, aujourd’hui très insuffisante.
Ma vision pour 2050
Les engagements ne suffisent pas : la COP21 promettait de contenir le réchauffement, et nous en sommes loin. Avec une population africaine appelée à fortement augmenter d’ici 2050, il faudra presque doubler la production. C’est maintenant qu’il faut intensifier la transition agroécologique, pour pouvoir non seulement nourrir, mais bien nourrir.
En 2050, j’imagine :
- des sols traités comme un capital vivant, surveillé et entretenu comme une épargne, parce que c’est notre bien le plus précieux ;
- une production diversifiée, de plus en plus biologique, qui soigne au lieu de rendre malade ;
- des biofertilisants et des biopesticides produits localement, par des entreprises portées par des jeunes, acteurs à part entière de la transition ;
- un continent où un producteur béninois peut investir et cultiver au Nigeria ou en Afrique du Sud, dans l’esprit de la zone de libre-échange continentale ;
- une agriculture devenue un métier digne et une source de fierté, où les producteurs, aussi petits soient-ils, vivent de leur travail et bénéficient d’une protection sociale.
Je remercie chaleureusement Dr Tatiana Krasova Wade pour la richesse de ses analyses et pour ce dialogue, qui prolonge des années d’échanges et d’accompagnement depuis notre rencontre en 2019.
Le replay complet du YAAC Talk n°5 est disponible sur la chaîne YouTube de YAAC.